Une défaite sans combat ?
The Times They Are A-Changin’ est le titre emblématique d’un « hymne » et de l’album éponyme de Bob Dylan, parus le 13 janvier 1964, il y a soixante-deux ans.
Soixante-deux ans qui, aujourd’hui, paraissent un siècle.
À cette époque, même sans être dupes du « rêve américain », cette terre restait une sorte de phare, presque une terre promise pour la jeunesse et ses aspirations à la justice et à la liberté. Sa culture, sa musique, ses grandes voix politiques donnaient à une génération l’illusion — ou l’espoir — de pouvoir changer le monde.
En août 1963, à Washington, Martin Luther King Jr. déclarait :
« J’ai un rêve : qu’un jour cette nation se lèvera et vivra pleinement le sens véritable de son credo — “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux.”J’ai un rêve : qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils d’anciens esclaves et les fils d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité. »
Ce « rêve » n’était pas une figure de style. C’était un programme philosophique, moral et politique. Ces mots supposaient des sociétés capables de répondre, de se lever, de prendre des risques.
Soixante-deux ans plus tard, que reste-t-il de ce rêve ?
Alors que l’Ukraine est broyée par la guerre, que l’Iran étouffe sous la répression, que l’on meurt de faim au Soudan ; alors que le silence des responsables politiques, des intellectuels et des foules — aux États-Unis comme en Europe — est assourdissant face à la tornade éradicatrice de Trump, il semble que l’énergie même d’agir soit aujourd’hui dissoute, ou plutôt paralysée, — y compris la mienne ! Nous savons. Chaque jour, nous voyons. À la télévision, dans les journaux. Mais nous ne bougeons plus.
Me reviennent alors les mots, tristement prophétiques, du poète et slameur Gil Scott-Heron : “The revolution will not be televised.” Oui, il nous faudra nous arracher à nos écrans !
Je me souviens pourtant d’un temps où l’inacceptable faisait aussitôt descendre les gens dans la rue. Je me souviens de cette journée sombre où Wojciech Jaruzelski prit le pouvoir en Pologne : dans les heures qui suivirent, nous étions nombreux devant l’ambassade, à crier notre refus du coup de force, notre rejet de la dictature, notre solidarité avec le peuple polonais.
Impuissants, peut-être — mais agissants.
Aujourd’hui, je constate tout autre chose : notre capacité collective à supporter l’insupportable. Nous ne changeons plus le monde, nous changeons de monde. Mais ce changement-là — cette habituation, cette passivité en passe de devenir la norme du plus grand nombre — est sans doute l’un des plus inquiétants.
Je n’ai aucun goût pour l’indignation permanente, souvent aussi sonore qu’inefficace, et trop souvent autosatisfaite. Cette posture n’est pas la mienne. Je ne suis ni « insoumise » ni « indignée ». Je ne crois pas aux révolutions et à leurs grands soirs, presque toujours sanglants.
Mais, comme Martin Luther King, je crois encore à la responsabilité morale, à l’action collective, à la nécessité de se lever.
Reste à savoir comment…
Et vous ?