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Ma vie avec Virginia…

21 janvier 2026

Aujourd’hui, comme hier, je reviens inlassablement à Virginia Woolf par son journal. Suivre une vie pensée au jour le jour est une aventure à la fois fascinante et profondément nourrissante, une expérience addictive. Virginia commence à écrire très tôt, dès l’adolescence, vers quinze ans. Le journal l’accompagne toute sa vie : apprentissage, amitiés, amours, travail d’écriture, crises. Il n’est pas un à-côté de son œuvre, mais une ligne continue, un fil de pensée. Une œuvre en soi, construite dans la durée.

En la lisant, je perçois un déplacement progressif. Avec les années — surtout dans les années 1930 — le journal devient un lieu de vigilance accrue. Virginia lit la presse, suit attentivement la vie politique, observe la montée des nationalismes et la brutalisation du langage public. Mais ce qui la touche le plus n’est pas l’événement historique en tant que tel : c’est la pression, l’oppression qu’il exerce sur la vie intérieure, la difficulté croissante de penser juste dans un monde saturé de discours, de rester disponible à la subtilité, à la nuance. En 1934, elle note : The pressure of the outer world is immense; it beats in upon one.La pression du monde extérieur est immense ; elle nous assaille sans cesse.(Diary, vol. IV). Cette phrase me paraît d’une actualité troublante. Le bruit continu, le brouhaha d’informations, la circulation ininterrompue des paroles, l’appauvrissement des mots : tout cela est déjà là. Virginia Woolf n’y répond ni par le retrait ni par l’opinion immédiate. Elle répond par l’attention, par le maintien d’un espace intérieur où la pensée peut encore se former, se déplacer, hésiter.

Très tôt, elle définit ainsi la fonction de son journal : I think I shall always keep a kind of diary… loose, and yet not slovenly.Je crois que je tiendrai toujours une sorte de journal… libre, mais sans négligence.(Diary, 20 avril 1919)

C’est cela qui m’attache à elle et qui rend sa lecture si singulièrement essentielle— le journal lieu, à la fois, de liberté et d’exigence.  Non pour se raconter, mais pour ne pas se laisser envahir. Relire Virginia Woolf aujourd’hui, et ouvrir ce Virginia Diary, ce n’est pas un geste nostalgique. C’est une manière de rappeler — à moi d’abord — que la vie intérieure n’est pas un refuge passif, mais une forme active de présence au monde.

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