Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre…
e croyais connaître le visage de Virginia Woolf.
Il y a d’abord les photographies de la très jeune Virginia, notamment ce profil d’une beauté presque irréelle : un visage encore intact, d’une grande pureté, où tout semble disponible, à venir. Comme si la vie n’y avait encore rien écrit… et pourtant…
Puis viendront les portraits plus tardifs, et notamment ceux que Gisèle Freund réalise en 1939. Des portraits en couleur — chose encore rare à cette époque — qui donnent soudain à Virginia une présence troublante. Le visage s’est creusé, le regard s’est chargé. C’est cette Virginia-là, grave, intense, que quelques photographies ont fini par fixer dans notre mémoire.
Et puis je suis tombée sur cette image.
Virginia dans son jardin, à Monk’s House, à Rodmell. Là, je la reconnais immédiatement : cette façon si particulière qu’elle avait d’être dans son jardin, de s’y installer comme dans une autre pièce de la maison. Et pourtant son visage me déroute. Les grosses lunettes rondes, les cheveux simplement ramenés, les mains jointes, le corps abandonné dans le fauteuil… C’est elle et, étrangement, ce n’est plus tout à fait elle.
L’image elle-même semble incomplète, presque tronquée. On voit bien qu’elle n’est pas seule : une présence occupe le premier plan, mais nous ne savons pas qui elle est. Ce hors-champ me frappe d’autant plus que tant de photographies de Virginia sont des images de groupe, où s’inscrit tout un monde autour d’elle : sa famille, les amis du groupe de Bloomsbury, cette constellation intellectuelle et affective si singulière où les liens du cœur ont la puissance des liens du sang.
Ici, tout ce monde semble s’être retiré aux marges de l’image. Il n’en reste qu’une silhouette, une présence sans visage, tandis que Virginia nous apparaît presque seule.
Et c’est peut-être là que je retrouve le trouble éprouvé au premier regard : ce n’est plus tout à fait le visage de Virginia Woolf que les photographies ont peu à peu déposé dans notre mémoire. C’est celui d’une femme dans son jardin, un jour ordinaire, saisie dans un instant qui ne semblait pas destiné à devenir une image.
Ni tout à fait elle, ni tout à fait une autre.